Paléographie
Un inventaire à Anzème en 1621
par Jacques Trancard
Le texte choisi aujourd’hui est isolé dans les minutes du notaire d’Anzême (Creuse). Il correspond vraisemblablement à un morceau d’inventaire après décès en partie perdu. En effet, ne subsiste que l’inventaire des biens situés dans la pièce principale de la maison.
Comme vous le verrez, le mobilier présenté ici est fort peu différent de celui habituellement trouvé dans d’autres inventaires, en particulier chez certains paysans aisés.
L’intérêt du texte réside à la fois dans l’utilisation d’un vocabulaire régional pour désigner les objets, de l’archaïsme de l’orthographe et dans la survivance du tracé des lettres des siècles précédents. Ces dernières survivent dans la manière qu’ont les scribes de les tracer, comme le « c gothique », le « d à rebours », le « e à aigrette », le « n à développement inférieur », le « r roulé », le « s à crosse » ou à « double aigrette » ou encore le « t non barré », encore appelé « t en trait de fuite » lorsqu’il est en fin de phrase.
Un rapide coup d’œil nous montre l’existence de six abréviations, une ligne 2 (et), deux ligne 3 (notaire – pour), la quatrième « autre » ligne 15, la suivante (fere = faire) ligne 13 et, la dernière le mot « pierre » couramment abrégé en │per│ avec l’utilisation du « P » barré, à la ligne 18.
Transcription pas à pas

1 – Le troysiesme jour de feubvrier mil six centz
2 – vingt et ung au bourg d’Anzême en la mayson
3 – du notaire1 soubz signé, aprest midy, pour
Les trois premières lignes ne sont pas difficiles en soi. Ligne 1, nous trouvons deux permanences orthographiques avec « troysiesme » s’écrivant avec un « y » en lieu et place d’un « i » que l’on retrouve dans « mayson » ou « midy » aux lignes 2 et 3, et le « s » après le « e » rappelant notre « e » accent circonflexe moderne ; « feubvrier2 » où perdure un « b » rappelant le mois latin « februarius ». A la ligne suivante, le chiffre « un » s’écrit avec un « g3 ». Ligne 3, « soubz » se termine par un « b » suivi d’un « z »; le « b » rappelant le latin « subtus » (en dessous, par-dessous), le « z » mis indistinctement à la place du « s » en fin de mot lorsque celui-ci fini par une consonne.

Une éperluette (ligne 2) abrège et remplace la conjonction « et ».
Deux abréviations suivent ligne 3 :

La première « notaire » cachée dans le groupe de mots « notaire soubz signé ». Le tilde4 d’abréviation sert de ligature avec le « s » de soubzsigné.
La deuxième, un peu cabalistique, dans laquelle on reconnaît, avec difficulté vous me direz, un « p » associé au signe abréviatif de la syllabe « ur ». Ce signe prend la forme d’une espèce de « z » placé en exposant ; le tout abrégeant la préposition « pour ».

La suite du texte présente peu de difficultés, malgré sa collection de « e à aigrette », facilement reconnaissable (tirets rouges) et ses « u » en position initiale de mot (tirets bleus). Attention à ne pas confondre le « u » tiret (bleu) avec un décrochement et le « b » (tiret violet) sans décrochement de « banc » à la ligne 5 ; ce dernier prend un « t non barré » (tiret vert).

4 – une table
5 – ung bant
6 – une longue selle5

Ligne 7, à la différence de notre « h » moderne, le « h » montre soit une boucle sous la ligne d’écriture (flèches rouges) ou une contre-boucle en ligature avec le « C ».
Toujours à la ligne 7, le « g » en début du mot « grandz » présente une graphie ancienne (flèche verte), avec une hampe à l’horizontal.

8 – encore deulx tables
9 – une petite bancelle7
10 – ung bufet ou armoire
11 – une arche8 à tenir le sel
Comme précédemment vu aux lignes 4, 5 et 6, nous retrouvons le « u » en position initiale de « ung » dont le ductus9 un décrochement dans la partie descendante.
12 – une arche à pét(r)ir10
13 – une brege11 à fere le pain
14 – deulx paulmes12 dans la basie13
15 – autre deulx [petitz]14 paulmes


Entouré par un rectangle de couleur, un « s à crosse » (en vert) très déformé que l’on retrouve sous forme de digramme associé au « e à aigrette » (rectangles bleu et rouge)
Dans les deux extraits ci-dessus, deux formes de « r » sont présentes, le « r » que l’on peut qualifier de « moderne » (flèche rouge) et le « r roulé » (flèche verte).
A la ligne 13, le verbe fere (= faire) a été abrégé par le scribe en « fe » avec un tilde d’abréviation en forme de « r roulé » (double flèche violette). On peut assimiler la tache comme la boucle d’un « l » d’où l’article « le ». La phrase est donc : une brege a fere le pain (= une brege a fere le pain).
Au-dessous, lignes 14 et 15, « deulx » prend un « l » ainsi que « paulme » du latin « palma » intérieur de la main (flèche jaune).
Ligne 15, voyez l’abréviation de « autre » sous la forme d’une « arobase » dont la boucle entoure complètement le « a » (flèche bleue).

16 – ung petit ratellier avecq un petit paulme
17 – deulx chantiers15 dans la cave
18 – une bache16 de pierre
19 – une cromallière17 alla cheminée
La lettre « t » se présente ici sous ses deux formes : le « t barré » (petit, ratellier et chantier) (flèches rouges) et le « t non barré » (ligne 16 – flèches vertes).
Un « r à rebours » commence le mot « ratellier », ici déformé en un « V » majuscule barré (flèche vert clair – ligne 16).
Le « h » existe sous deux formes. Graphiquement, l’un montre une boucle caractéristique sous la ligne (flèche bleue – ligne 17), l’autre (flèche voilette) en ligature avec le « c gothique » minuscule (flèche orange – ligne 18 ) ou en ligature avec un « C » majuscule (flèche jaune – ligne 19).

Pierre
Le prénom « pierre », tout comme le mot « pierre » (ligne 18) s’abrège de la même façon en │ per │ sous la forme d’un « P barré », traditionnellement utilisé pour abréger les syllabes « per » ou « par », utilisée ici pour abréger la syllabe « pier ».
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1 Le développement des abréviations a été matérialisé par un « soulignement »
2 Ici, un « u » vient s’intercalé entre le « e » et le « b », nous donnant me semble-t-il un élément de prononciation
3 Le latin ne vient pas nous sauver pour rechercher l’origine du « g » de « ung ». A ce jour, je n’ai pas encore trouvé d’explication. Peut-être, comme le suggère Catherine Thomas, un reflet de la prononciation méridionale, avec le « g » nasal
4 Tilde d’abréviation : trait plus ou moins trait horizontal, servant à remplacer la nasale « n » ou plusieurs lettres d’un mot
5 Selle : Petit siège en bois, sorte de tabouret à trois ou quatre pieds, sans dossier. Petit siège pour traire les vaches. Ici, un banc
6 Dans de nombreux des actes d’inventaire, il est d’usage de trouver : « une petite couchette foncée de sa couette garnie de plumes et recouverte de coutil rayé de bleu »
7 Bancelle : Petit banc long et peu large
8 Arche : Du latin « arca » coffre, boite. Coffre à sel pouvant servir de banc
9 Ductus : Du latin ducere qui signifie entre autres choses tracer. C’est la manière de tracer une lettre
10 Arche à pétrir : une maie
11 Brège : Pas trouvée, autre que grains pour faire de la bière
12 Paulme : Un battoir
13 Basie ou bassie : tablette ou pierre d’un évier de cuisine. Egout qui porte au dehors les eaux sales d’une maison. Latrines.
14 Par convention, lorsque le scribe fait un rajout au dessus de la ligne, celui-ci est mis entre crochets
15 Chantier : Pièce de bois sur lesquelles on couche les tonneaux dans la cave pour les isoler du sol et rendre plus facile le tirage du vin
16 Bâche : Auge, récipient propre à contenir de l’eau
17 Pour crémaillère
Récapitulatif des lettres à ductus ancien
Comme je l’écrivais en introduction, un des intérêts de ce texte réside dans les lettres à ductus ancien utilisé par le scribe. Un peu difficiles à repérer par un œil non exercé, vous en trouverez ci-dessous un récapitulatif vous permettant de vous familiariser avec celles-ci.
Le « c gothique » reprend la forme ancienne du « c », utilisée par les scribes du Moyen Âge, dessinant deux segments à angle droit.

bache
La préposition « de » (ligne 1) avec un « d à rebours » et un « e à aigrette18 »

Le « G » majuscule (ligne 7)

grandz
Les deux formes de « h »


Chantier (lignes 17)

Couchette (lignes 7)



arche (lignes 11 et 12)
Challitz (lignes 7)

Cheminée (lignes 19)
Le « n à développement inférieur » (toujours en fin de mot)

pain (ligne 13)
Le « r à rebours », ici ressemblant à un « V barré »

ratellier (ligne 16)
Le « r roulé »

Feubvier (ligne 1)

Au point du « i » décalé et positionné sur le jambage descendant du « e à aigrette »
Le « s double aigrette » (voir les exemples ci-dessus)

Deux formes de « s à crosse »

et

comme dans

Troisiesme (ligne 1)
En position médiane, on peut trouver une variante bouclée

La basie (ligne 14)
Et pour finir, le « t » final dit « non barré » ou en « trait de fuite » lorsqu’il situé en fin de ligne

bant (ligne 5)

petit (ligne 16)
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18 Le « e à aigrette » comme nous l’avons déjà vu, se distingue par un jambage et une aigrette (sorte de petite virgule placée en exposant), contrairement au « s double aigrette » qui lui est constitué d’un jambage et d’une double aigrette en exposant.
Vous trouverez ce « s » dans certains ouvrages où il est dit « ovale »
