par Jacques Trancard

Prévue à Troyes, à l’Hôtel-Dieu-le-Comte1 du 4 septembre 2020 au 3 janvier 2021, l’exposition « Troyes 1420. Un roi pour deux couronnes » (France Angleterre – 600e anniversaire du traité de Troyes) a dû fermer ses portes prématurément, le 29 octobre 2020, en raison de la situation sanitaire, liée au Covid.

Pour cette exposition, les Archives départementales de l’Aube avaient fait restaurer en 2019-2020 le registre terrier de la confrérie Notre-Dame de Mussy l’Evêque en vue de sa présentation.

Je vous propose de transcrire quelques lignes de ce registre.
Mais avant :

Pourquoi  « Un roi pour deux couronnes » ?

Ce traité, permis par l’intervention des Bourguignons alliés des Anglais, ouvre une nouvelle phase de la guerre civile française entre partisans de la double monarchie franco-anglaise et ceux du dauphin Charles qui perdure jusqu’en 1435, date de sa résolution par le traité d’Arras.3

Signé dans la cathédrale St Pierre de Troyes, il prévoit que le roi de France aura pour successeur après sa mort son gendre Henri V, roi d’Angleterre4.

Les Archives départementales de l’Aube ont mis en ligne quelques folios représentatifs de l’ouvrage, parmi lesquels des pages avec lettrines, comme celle représentée ci-contre, où l’on peut lire  » Muxy Levesque » avec deux superbes lettrines montrant un M et un L majuscules.

Plusieurs signes,  « une erreur du même au même5 » et la mention de l’évêque de Langres, Charles de Poitiers, nous font dire qu’il s’agit d’une copie, probablement du XVIe siècle, d’un texte plus ancien écrit entre 1313 et 1343, dates pendant lesquelles Charles de Poitiers a exercé son épiscopat.

L’extrait que j’ai choisi provient d’un des folios relatant les statuts de la confrérie Notre-Dame de Mussy-l’Evêque6. Seuls les deux premiers paragraphes sont transcrits. Le premier paragraphe introduit l’objet de la confrérie.

La première ligne commence par une superbe lettrine en forme de tête de lion représentant la lettre « C ». Le « s à crosse » est présent deux fois, au niveau de « sont » et de « statuz » ainsi que sous sa forme à double aigrette dans « ordonnances ».
De la même façon, la lettre « r » apparait sous ses deux formes : « moderne » dans « ordonnances » et « roulée » par deux fois dans « confrarie ».
Vous remarquerez que le mot « statuz » prend un « z » au lieu du « s » attendu pour marquer le pluriel, que les trois « d à rebours » possèdent une haste montante en boucle. La conjonction « et » est abrégée par l’éperluette.

La seule difficulté réside dans le « f » de « fonder ». On remarquera le trait horizontal seul élément distinctif permettant de ne pas confondre le « f » avec un « s à crosse ».

La seule difficulté réside dans le « f » de « fonder ». On remarquera le trait horizontal seul élément distinctif permettant de ne pas confondre le « f » avec un « s à crosse ».

La seule difficulté réside dans « muxy », avec un « x », abréviation commune du double « s » (ss).

Une superbe lettrine annonce la préposition « et ». Attention à l’orthographe de « chascun » qui prend un « s à crosse » rappelant le « quisque unus »  latin (chacun en particulier). La graphie de « confrarie8 » reflette probablement la prononciation locale. L’abréviation du mot « dicte » est pointée par le « o » au dessus de la ligne, rappelant le dicto latin.

Comme nous l’avons vu dans la revue précédente, l’article indéfini « ung » prend un « g ». Il est suivi par l’abréviation « chun » surmonté d’un tilde d’abréviation, abréviation par contraction de « chascun ».

La seule difficulté qui pourrait piéger le néophyte est représentée par le « t barré » de « tous » prenant la forme d’un « c gothique » que nous avons vu dans la revue précédente, formé de deux petits traits perpendiculaires. Si vous regardez bien sous la rature, il y a une répétition de la phrase précédente appelée « erreur du même au même » que les copistes faisaient parfois en recopiant un texte.

Cette ligne montre deux abréviations : la première « convenir », dont l’abréviation de « con » est marquée par un tilde sur « co10 ». On remarquera aussi le « demi-r » en fin du mot. On remarquera le « demi-r » au-dessus du digramme « po », forme abrégée du « ur » latin, pour l’abréviation de « pour », qu’utilisaient les moines copistes au Moyen Âge.

Le mot « encompaigner » dont la définition du dictionnaire de Godefroy donne « mis en compagnie » , évoluera en « accompagner » en français moderne.

Les trois conjonctions « et » sont abrégées par l’éperluette vue précédemment ligne 1. Trois formes de « r » sont reconnaissables, celle bien connue du « r roulé » dans « batonnier » et « vespres », celle du « r moderne » dans « prières »  et la troisième, plus rare, un « demi-r » dans « oroison ».
La prononciation de « oi » dans « oroisons » fait probablement sonner le « wé » entendu au XVIIe siècle dans les mots contenant le phonème « ai ». « Vespres » prend un « s » rappelant « vespérale » du latin « vespera » , soir.

Contrairement à leurs formes modernes,  » grant » prend un « t » à la place du « d » attendu et « devocion » un « c » en lieu et place du « t » . Une faute d’orthographe est présente dans  » lesdiz » où il manque un « c » et un « t » pour écrire « lesdictz » dans sa forme du XVIIe siècle. Seul le « z » est présent pour marquer le pluriel.

Regardez bien le dernier mot de la ligne. Il s’agit de l’abréviation de « conseurs » dont le trigramme « con » est abrégée par le « 9 tironien »  dont l’origine remonte à l’abréviation du « cum » latin.

L’usure du temps matérialisée par la tache brune rend difficile la lecture de « se convoier » prenant ici un « i » en lieu et place du « y » attendu. « Hostel » montre un « s » dont le souvenir est conservé par l’accent circonflexe en français moderne.

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1 Fondé au XIIe siècle par le comte Henri Ier le Libéral (1125-1181), cet édifice appelé autrefois hôpital Hôtel-Dieu a aussi porté le nom de Maison-Dieu-Saint-Étienne, car il fut créé à peu près en même temps que la collégiale Saint Étienne voisine et la chapelle du palais des Comtes de Champagne.
2 Henri V est mort 2 mois avant Charles VI. Il ne fut jamais roi de France.
3 Le traité d’Arras fut signé en 1435 entre le roi de France, Charles VII, et le duc de Bourgogne, Philippe le Bon ; il mit fin à la guerre civile entre les Armagnacs et les Bourguignons.
4 D’après Wikipedia.
5 Voir ligne 7 de la transcription.
6 Maintenant Mussy sur Seine, d’où sont originaires mes ancêtres DESMARQUET.
7 Le développement des abréviations a été matérialisé par un «  soulignement ».
8 Voir ligne 1.
9 Le 24 décembre.
10 Le scribe a choisi cette forme d’abréviation pour abréger la syllabe « con » alors qu’à la ligne 10, cette même syllabe « con » est abrégée par un 9 tironien.
11 Complies : (du latin : completorium, «  achevé, terminé ») est la dernière prière chrétienne du jour (après le coucher du soleil) dans la Liturgie des Heures (prières quotidiennes chrétiennes). Elle est chantée par les fidèles peu après le coucher du soleil et juste avant d’aller dormir.

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